« Les inégalités définissent notre époque », dénonce le chef de l’ONU en cette Journée Mandela

Les inégalités, un problème qui « définit notre époque », risquent de détruire les économies et les sociétés du monde, a déclaré samedi le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres.
M. Guterres a prononcé le discours de la conférence annuelle Nelson Mandela 2020, tenue en ligne pour la première fois, en raison de la pandémie de Covid-19. Chaque année, le 18 juillet, les Nations Unies célèbrent la Journée internationale Nelson Mandela pour rendre hommage à l’œuvre accomplie par l’ancien Président sud-africain, qui a passé 27 ans de sa vie en prison.

La conférence organisée chaque année par la Fondation Nelson Mandela, à l’occasion de l’anniversaire de la naissance du premier Président démocratiquement élu d’Afrique du Sud, vise à encourager le dialogue en invitant des personnalités éminentes à discuter des principaux défis internationaux.
Selon M. Guterres, la pandémie de Covid-19 a joué un rôle important en mettant en évidence les inégalités croissantes et en exposant le mythe selon lequel tout le monde est dans le même bateau. « Car si nous naviguons tous dans les mêmes eaux, il est clair que certains sont dans des méga-yachts tandis que d’autres s’accrochent aux débris qui flottent », a-t-il dit.
La pandémie a mis à nu les risques mondiaux ignorés pendant des décennies, notamment les systèmes de santé inadéquats, les lacunes dans la protection sociale, les inégalités structurelles, la dégradation de l’environnement et la crise climatique, a-t-il déclaré.
Ce sont les plus vulnérables qui sont les plus exposés au virus : les personnes vivant dans la pauvreté, les personnes âgées, les personnes handicapées et les personnes souffrant de maladies préexistantes.
Selon M. Guterres, les inégalités prennent de nombreuses formes. Alors que la disparité des revenus est flagrante – les 26 personnes les plus riches du monde détenant autant de richesse que la moitié de la population mondiale – il est également vrai que les chances dans la vie dépendent de facteurs tels que le genre, la famille et l’origine ethnique, la race et le fait de savoir si une personne a un handicap.
Cependant, le Secrétaire général a noté que tout le monde en subit les conséquences, car des niveaux élevés d’inégalité sont associés à « l’instabilité économique, à la corrupetion, aux crises financières, à la hausse de la criminalité et à une mauvaise santé physique et mentale ».
L’héritage du colonialisme
Le colonialisme, aspect historique de l’inégalité, a été évoqué par le chef de l’ONU. Le mouvement antiraciste d’aujourd’hui, a-t-il dit, pointe cette source historique d’inégalité : « Le monde du Nord, et plus précisément mon propre continent, l’Europe, a imposé un régime colonial à une grande partie du monde du Sud pendant des siècles, par la violence et la coercition ».
Cela a conduit à de profondes inégalités dans les pays et entre eux, y compris les fléaux de la traite transatlantique des esclaves et du régime d’apartheid en Afrique du Sud, a fait valoir M. Guterres, et cela a laissé un héritage qui se manifeste dans l’injustice économique et sociale, la multiplication des crimes de haine et dans l’intensification de la xénophobie, dans la persistance du racisme institutionnalisé et de a suprématie blanche.
Des millénaires de patriarcat
M. Guterres a également évoqué le patriarcat, une autre inégalité historique qui résonne encore : les femmes sont partout plus mal loties que les hommes, et la violence à l’égard des femmes est, selon lui, à des niveaux épidémiques.
Le chef de l’ONU, qui s’est décrit comme un féministe fier de l’être, a déclaré qu’il était attaché à l’égalité femmes-hommes et a fait de la parité des sexes une réalité dans les postes de haut rang à l’ONU. Il a également annoncé la nomination du capitaine international sud-africain de rugby, Siya Kolisi, en tant que champion mondial de l’initiative Spotlight, qui vise à mobiliser les hommes dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes et des filles.
Chacun doit payer sa juste part d’impôts
Passant à l’inégalité contemporaine, M. Guterres a déclaré que l’essor du commerce et le progrès technologique ont contribué à « un changement radical et sans précédent dans la répartition des revenus ».
Les travailleurs peu qualifiés en paient le prix, a-t-il averti, et sont confrontés au « déferlement » des nouvelles technologies, à l’automatisation, à la délocalisation de la production et à la disparition des syndicats.
Parallèlement, a-t-il poursuivi, les avantages fiscaux, l’évasion et la fraude fiscales restent très répandus et les taux de l’impôt sur les sociétés ont chuté. Cela a entraîné une diminution des ressources à investir dans les services qui peuvent permettre de réduire les inégalités : protection sociale, éducation et soins de santé.
Certains pays ont permis aux riches et aux personnes bien connectées de bénéficier des régimes fiscaux, mais « chacun et chacune – particuliers et sociétés – doit contribuer à la hauteur de ses moyens », a déclaré M. Guterres, et les gouvernements doivent s’attaquer au « cercle vicieux » de la corruption, qui affaiblit les normes sociales et l’État de droit, et transférer la charge fiscale imposée aujourd’hui à la masse salariale pour qu’elle vise plutôt les émissions de carbone, ce qui aiderait à faire face à la crise climatique.
Une nouvelle donne mondiale
Bien que le changement climatique soit un problème mondial, les effets sont ressentis plus fortement par les pays les moins à blâmer. Le problème risque de s’aggraver au cours des prochaines années et des millions de personnes risquent d’être confrontées à la malnutrition, au paludisme et à d’autres maladies; aux migrations forcées et à des événements météorologiques extrêmes.
La seule voie vers un avenir juste et durable pour tous, a-t-il suggéré, passe par ce qu’il a appelé un « nouveau contrat social », pour que les jeunes vivent dans la dignité; pour que les femmes aient les mêmes perspectives et les mêmes chances que les hommes; et pour que les personnes vulnérables soient protégées. Il a appelé aussi à une « nouvelle donne mondiale », qui garantit que le pouvoir, la richesse et les opportunités sont partagés plus largement et plus équitablement au niveau international.
Dans le cadre de ce nouveau contrat social, les politiques du marché du travail seraient fondées sur un dialogue constructif entre employeurs et travailleurs et garantiraient les droits de l’homme et les libertés fondamentales.
Le Secrétaire général a appelé à de nouveaux filets de sécurité sociale, y compris la couverture sanitaire universelle, un renforcement de l’investissement dans les services publics et, pour inverser les inégalités de longue date, des programmes d’action positive et d’autres politiques pour lutter contre les inégalités de genre, de race ou d’origine ethnique.
Le chef de l’ONU a expliqué qu’une éducation de qualité pour tous et l’utilisation efficace de la technologie numérique seront cruciales pour atteindre ces objectifs.
Cela signifierait doubler les dépenses d’éducation dans les pays à revenu faible et intermédiaire d’ici 2030 pout atteindre 3.000 milliards de dollars par an. En l’espace d’une génération, tous les enfants des pays à revenu faible ou intermédiaire pourraient avoir accès à une éducation de qualité à tous les niveaux.
Les gouvernements doivent également transformer la façon dont on enseigner aux enfants, a déclaré M. Guterres, et investir dans l’apprentissage et les infrastructures numériques, et les aider à se préparer à un lieu de travail en évolution rapide qui est bouleversé par la technologie.
Le Secrétaire général a décrit certaines des façons dont l’ONU soutient ces efforts, notamment le Plan d’action de coopération numérique, lancé aux Nations Unies en juin, qui promeut les moyens de connecter quatre milliards de personnes à Internet d’ici 2030, et « Giga » , un projet ambitieux pour mettre en ligne toutes les écoles du monde.
Le chef de l’ONU a terminé sa déclaration en invoquant l’importance de la coopération et de la solidarité internationales. « Nous sommes liés les uns aux autres », a-t-il déclaré. « Seule la solidarité nous permettra de tenir ».
Le monde, a-t-il conclu, est à un point de rupture et il est temps que les dirigeants décident de la voie à suivre. Le choix présenté par M. Guterres, est entre « le chaos, les divisions et les inégalités », ou réparer les torts du passé et aller de l’avant ensemble, pour le bien de tous.